Dream City, l’art c’est la vie

Posté le Jeudi 18 octobre 2012

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Combien de ruelles, d’impasses, de portes poussées, de pavés foulés, combien de
sourires, de jeunes enthousiastes, de discussions improvisées, de découvertes
partagées ? Il est des manifestations artistiques qui sont par leur seul concept
une réussite, et l’idée seule sur laquelle elles se bâtissent marque déjà
l’assurance d’une concrétisation enthousiaste. La 3e édition de
Dream City fait partie de ces expériences créatives dont le spectateur ressort
différent, enrichi et enthousiaste.

Durant quatre jours, la médina de Tunis a résonné des pas des dreamers qui se
sont immergés dans cet espace que l’on croit connaitre, dans cette ville originelle,
cette matrice devenue un centre de création dans sa totalité. Pas de recherche sur
le questionnement classique tradition/modernité mais une redéfinition des
espaces, celui de la rue, lieu de passage mais aussi  d’expression puisque les flèches vertes, rouges,
jaunes ou roses sont en elles-mêmes un indice artistique de ce qui se passe là
où elles nous conduisent. Soudain, les ruelles étroites sont envahies par une épouse
guillerette entourée de ses trois maris, qui suivent sagement : le
spectateur est un instant déstabilisé par cette image inversée. Il se doit de
reculer sinon il n’a pas d’autre choix que de revêtir la cape de Super tunisian
visitée par Moufida Fedhila, un contrepouvoir en bleu et rouge, un engagement
de la tête aux pieds qui ira combattre jusque devant la municipalité de Tunis à
travers un match de football. Les murs sont autant de témoins avec les
graffitis présents depuis un certain 14 janvier, les rectangles peints et
numérotés d’un autre 23 octobre ou les messages, les dessins laissés par des
inconnus. Cette appropriation de l’espace urbain est reprise dans la vidéo de
Mohamed Allam. Il transpose un phénomène du Web, un mème[1],
sous la forme d’un dessin de la tête du basketteur américain Yao-Ming, placardée
dans des rues. Une vidéo rassemble ces images, donnant l’impression que tout
notre espace est envahi par la répétition de ce même visage et dénonçant la
mondialisation, la communication à l’extrême qui pollue la spécificité de notre
environnement.

Laforce de cette édition est dans son titre, « l’artiste face aux
libertés ». Ce n’est ni une question ni une affirmation mais une
perspective qui met en évidence les liens entre l’artiste et sa liberté d’être,
de créer. Les événements autour du Printemps des arts en juin dernier, les
agressions d’artistes, montrent que la société tunisienne en pleine mutation doit
laisser la place au créateur qui prend possession des nouvelles libertés, et en
particulier de la liberté d’expression au risque de choquer, de déplaire. Or
une grande majorité des réalisations exposées durant ces quatre jours mettent
l’accent sur un élément essentiel pour que l’art entre dans notre
quotidien : la générosité, la liberté d’offrir à l’Autre. Les artistes de
Dream City s’offrent à nous et nous offrent leur création, dans les écrins
somptueux de la médina, qui sont  autant
de joyaux.

La performance de l’artiste palestinienne va dans ce sens. Sous un soleil brûlant,
au milieu de la place de la
Victoire, elle déplie autour d’elle sa robe d’une blancheur
immaculée, pas de coiffure, pas de maquillage, elle a les bras ouverts telle
une icône. L’idée de la virginité qui vient à l’esprit correspond à celle de la
naissance, on arrive dans notre monde, vierge de toute opinion, idée,
affrontement. Le spectateur peut prendre un morceau de tissu de couleur et
écrire ce qu’il souhaite, ce à quoi il aspire et après l’avoir noué, il le
dépose sur cette robe démesurée ; peu à peu le blanc disparait sous les
couleurs de nos espérances et Raeda Saadeh devient le réceptacle de tous nos
espoirs. Autre exemple : dans un court métrage intitulé Bidoun 1, Jilani
Saadi fait le don de soi, de sa ville. Avec une caméra qu’il porte sur son
corps, il devient lui-même objet et le spectateur ne sent plus d’intermédiaire et
devient au sens presque corporel le réalisateur. Tout en nuances, le cinéaste,
revisite sa ville, Bizerte, il semble revenir aux origines, aux rues, aux murs,
à l’eau, à ce qui fait l’écrin, l’espace de sa ville, il esquisse les déplacements
possibles qui nous permettent de nous y inscrire. Il ne cherche pas à
identifier des situations, des personnes, il semble offrir, faire don de son
espace. Le spectateur se raconte son Bizerte à travers ces
images floutées, saturées par le jaune vert.

Une autre artiste nous donne son art. La démarche de Mériem Bouderbala avec Karakuz
permet au visiteur de se jouer de ses dessins grâce à une lampe torche et de
donner la vie, comme pour la lanterne magique, à ce personnage malicieux ;
il nous raconte à travers des saynètes peintes avec délicatesse des épisodes
rudes de notre quotidien. La poésie de Dream City est là, montrer la réalité
dans sa dureté mais avec subtilité.

Par cette recherche de libertés, les artistes proposent une démocratie participative où le spectateur dans son mouvement, son
acte, son regard fait vivre l’œuvre qu’il a devant lui. L’initiative plastique
de Mouna Jemal et Wadi Mhiri en est une illustration. Ils partent du lieu où se
sont déroulées les précédentes élections, une école. Un homme, une femme,
prenant différents aspects, différents looks (facelook) sont autant de
candidats potentiels placardés sur le mur. A nous de faire la queue, bien en
ligne sagement, pour voir quel candidat nous serons (facelike). Les futurs
candidats attendent, les discussions s’animent. Encore une fois les artistes
nous offrent la possibilité de nous interroger sur notre liberté de choix et
comment on choisit : par opposition, par conviction ? C’est une
démarche qui souligne la volonté de mettre en avant la parité et la nécessité
que l’homme et la femme avancent ensemble vers une démocratie viable pour
toutes et tous. Cette thématique est reprise par d’autres artistes. La
performance du théâtre Phou en est une belle concrétisation. La voix des gens,
notre voix, votre voix mise en scène par les comédiens en déséquilibre qui s’interrogent :
vers où se dirige-t-on ? Un homme errant, maladroit, une femme voilée, en tenue
de combat, ce voile l’étrangle, elle l’arrache, s’essuie avec, le jette.
L’homme arrive, sent son désespoir, l’embrasse, la serre contre lui, lui enlève
son manteau, sa chemise, il la cherche telle qu’elle était avant. Il ôte à son
tour son imperméable informe ; côte à côte, ils vont aller pour dénicher
une bombe à retardement qui veut briser nos rêves révolutionnaires. Cette pièce
souligne avec finesse la nécessité d’être ensemble pour parvenir à la
réalisation des rêves.

Enfin Dream City questionne la notion d’espace. D’abord en interrogeant aussi bien la
sphère privée (à travers la thématique du mariage, du choix, de la relation
homme/femme) que la sphère publique (élections, enfermement, expression
publique dans la rue). L’œuvre de Meriem Bouderbala intitulée Mondes flottants
brouille notre perception : le ciel est proche de la terre et la terre du
ciel, ce cône suspendu met la ville la tête en bas, est-ce le monde à
l’envers ? Les bouleversements conduisent-ils à marcher sur la tête ?
Et si on inversait notre perception, est ce qu’on comprendrait  mieux notre environnement ?

Espace ouvert, espace fermé, dédale, labyrinthe (chez les artistes, dans les choix, dans
les parcours), la réflexion sur la liberté de circuler, d’ouvrir nos horizons
sont repris dans l’installation du Dôme de Pixel 13. Œuvre éphémère qui a tenu
juste une soirée sur la place de la
Victoire, ouvrant une perspective tronquée de la porte de
France, sur ce dôme étaient projetées des images parlant de la Tunisie d’aujourd’hui et
de l’espace de la médina. Si réalisation plastique était décevante, les images
n’exploitant pas suffisamment le support et n’étant dans le contenu qu’une
énième répétition d’images déjà vues sur la situation actuelle de la Tunisie, par contre, le
discours sur la médina montrait que la liberté peut exister dans la tolérance
et le respect de l’espace de celui avec lequel je vis. Cette structure si
étrangère à l’environnement, envahissante dans sa forme puisqu’elle occupe une
place, un lieu de circulation habituel, possède une légèreté et une transparence
qui donne l’impression qu’elle s’est posée là, comme une chose vivante,
appartenant de tout temps à l’espace circonscrit de la place. Les spectateurs
changent alors leur parcours, osent des points de vue. De nouveau l’espace est
modifié, mais comme face à certaines situations le dôme ne bloque pas le
passage, des trajectoires autres peuvent être envisagées. Jolie parabole.

Combien d’écrits sur la liberté, sur le libre arbitre de l’artiste! Chaque
interprétation a un sens puisque chacun est libre de l’interpréter avec son bon
vouloir. Dream City permet au rêve de se concrétiser l’espace de quelques
jours, pour redonner espoir. Dream City est une exposition en mouvement qui
nous amène à voir l’art pas uniquement de manière statique dans des lieux qui
lui sont dédiées mais le voir dans ce qu’il est intrinsèquement : la vie.

Elsa Despiney Octobre 2012


[1]
Un même est une image diffusée sur le web, reprise massivement par les
internautes et revisitée.

passerdunerivealautre @ 11 h 57 min
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